La Planche à clefs
Narration et dramaturgie

Je me pose des questions sur les mots, et donc sur les choses. 

— Narration : Agencement local des informations dans le récit. 

— Dramaturgie : Agencement global des informations. 

Exemples ?

Une blague a besoin d’une bonne narration, mais pas de dramaturgie. 

Le français n’a que 8 lettres

J’ai produit ce graphique sur le français. Bilan :

– Les 4 caractères les plus fréquents représentent 30% du français ;

– les 8 caractères les plus fréquents représentent plus de la moitié du français ;

– les 20 caractères les plus fréquents représentent 80% du français ;

– la cinquantaine de caractères suivants ont tous des fréquences très faibles. 

Les résultats n’auraient pas été différents dans d’autres langue alphabétiques :

Une langue c’est surtout une poignée de caractères, toujours les même, qui se répètent encore et encore. 

Sources : Fréquences du Corpus de Thomas Tempé, second graphique de source originelle inconnue, pris sur Apprendre-en-ligne.net.

Un sympathique introduction aux dispositions de clavier.

La machine à écrire de Nietzche

« Nos outils d’écriture travaillent aussi notre pensée. »

Friedrich Nietzsche, février 1882, in F. Nietzsche Briefwechsel : Kritische Gesamtausgabe, G. Colli et M. Montinari édit., Berlin, 1975 – 1984, III, 1, p. 172.

Voici la machine à écrire que Nietzche s’acheta en 1882. Il s’agit d’un skrivekugle, une « sphère écrivante » , conçue par Malling Hansen. 

Le philosophe s’en servit pour continuer à écrire malgré sa cécité croissante. (De la frappe en aveugle !)

« Sometime in 1882, Friedrich Nietzsche bought a typewriter—a Malling-Hansen Writing Ball, to be precise. His vision was failing, and keeping his eyes focused on a page had become exhausting and painful, often bringing on crushing headaches. He had been forced to curtail his writing, and he feared that he would soon have to give it up. The typewriter rescued him, at least for a time. Once he had mastered touch-typing, he was able to write with his eyes closed, using only the tips of his fingers. Words could once again flow from his mind to the page. But the machine had a subtler effect on his work. One of Nietzsche’s friends, a composer, noticed a change in the style of his writing. His already terse prose had become even tighter, more telegraphic. “Perhaps you will through this instrument even take to a new idiom,” the friend wrote in a letter, noting that, in his own work, his “ ‘thoughts’ in music and language often depend on the quality of pen and paper. »

Un article passionnant (mais plutôt long) est disponible au sujet des relations entre Nietzsche et sa machine à écrire, sous le titre Une histoire d’amour ratée avec une machine à écrire.

Histoire des claviers : avant la machine à écrire était l’Accord

L’histoire des claviers est un récit qui commence plus tôt qu’on ne le croit. La machine à écrire a été inventée 52 fois avant sa première commercialisation. Le tout premier brevet en fut déposé en l’Anglais Henry Mill, en 1714 ! 

Par ailleurs, dès le début du XIXe siècle, la télégraphie possédait déjà des claviers. Laissons de côté le simple « bouton » de la télégraphie morse : les moyens techniques augmentant, des inventeurs s’inspirèrent rapidement du clavier de piano pour créer des téléscripteurs, c’est-à-dire des claviers !

L’image ci-dessous est un exemple de machine à écrire conçue 3 ans avant la « première », par la même personne.

L’inspiration musicale est évidente. Mais il ne reste de cette époque qu’un terme, le « clavier » et un refus, celui de « l’accord ».

Les pianistes font des accords très facilement. C’est-à-dire que l’appui simultané, sur un piano, de deux touches décalées d’une octave, ne produit pas simplement les deux sons correspondants : ceux-ci fusionnent pour en donner un troisième, leur accord.

Les inventeurs du XIXe siècle proposèrent donc spontanément des claviers de même type : telle touche et telle touche produisaient les caractères A et B, mais enfoncées simultanément elles produisaient le caractère C. Dans un instrument de musique, cette caractéristique est obtenue en choisissant les sons produits, les notes, selon leurs propriétés physiques particulières.

Pour une « machine à texte », il fallait un mécanisme de clavier capable de gérer ces frappes simultanées. Le caractère électrique de la télégraphie permettait ces subtilités, alors que la mécanique de l’époque ne permettait pas encore une machine à écrire, qui doit également imprimer.

L’ironie de l’histoire est que ces machines étaient bien plus simples à utiliser que le code Morse, à un bouton. Mais il y avait à cette époque aux États-Unis un grand nombre d’opérateurs Morse extrêmement qualifiés, bien installés, et capables de taper en morse à très grande vitesse. L’arrivée de ces nouvelles machines les aurait forcés soit à se reformer depuis zéro, soit à céder leur place. Un grand débat eut lieu autour des qualités des différentes techniques. L’alliance des télégraphistes Morse fit pression et en fin de compte la télégraphie resta enlisée dans la frappe à un seul doigt.

Il fallut attendre les machines à écrire, c’est-à-dire l’émergence d’une autre catégorie d’utilisateurs de clavier, qui ne serait pas en concurrence avec les télégraphistes, pour que le clavier puisse avancer. 

Source : T.Bardini (1998). « La controverse du clavier à accord. » Réseaux.

Des claviers ergonomiques en vente actuellement

Le Trulyergonomic.


Le TypeMatrix.


Le Microsoft Natural Ergonomic Keyboard 4000.

Le clavier à accord, rêve de science-fiction

1986,Arthur C. CLARKE, Chants de la Terre lointaine (p.244)

Perdue au milieu de son roman de 1986, dans une description d’une société dans un vaisseau interstellaire, ces quelques lignes d’Arthur C. Clark revoient sans erreur possible à un clavier à accord. 

Clarke est un des plus grands auteurs de SF qui ait vécu. Honnêtement, son décès, en  2008, m’a arraché une larme. Il avait écrit le scénario de 2001 : l’odyssée de l’espace, il avait inventé les satellites géostationnaires et décrit les lunes de Saturne des années avant leur exploration.

Clarke écrivait de la hard-SF,très froide et très réaliste, dans cet extrait de Chants de la Terre lointaine, il est plutôt audacieux. Car même d’ici plusieurs millénaires, il est peu probable que nous nous soyons dé-enlisés de l’Azerty.

…des hommes et des femmes tapaient des messages sur les sept boutons de leur bloc-clavier.

Avec seulement sept touches, son « bloc-clavier »fait immanquablement faire des combinaisons pour avoir accès à tous les caractères. 

Frappe prédictive : la loi de Zipf dicte la fréquence des mots

George Kingsley Zipf avait entrepris de compter les mots du fameux classique littéraire de James JoyceUlysse, et de les présenter par ordre décroissant du nombre d’occurrences.

Il ne savait pas que son travail atterrirait un jour dans nos téléphones portables, pour faire fonctionner le T9 !

La légende dit que dans Ulysse, le mot le plus courant revenait 8 000 fois, le 10e mot 800 fois, le 100e, 80 fois, et le 1000, 8 fois. (Wikipedia)

Cette parfaite régularité tient toujours, et fut nommée loi de Kipf ! Elle est vraie pour toutes les langues naturelles.

Elle est aussi lourde de conséquences pour les logiciels de frappe prédictive qui habitent désormais tous nos téléphones, depuis le T9 jusqu’à Swiftkey.

Afficher davantage